21 février 2010
- Article grand public
Eloge de l'éloquence (In LE MONDE.FR)
C'est beau l'éloquence des avocats, la nuit
LE MONDE | 19.02.10 | 13h48 • Mis à jour le 19.02.10 | 13h48
Du Marc Bonnant, ça ne se décrit pas. Ça s'écoute, ça se déguste, puis ça s'envole. L'ancien bâtonnier de Genève était, jeudi 18 février, l'invité d'honneur de la première "Nuit de l'éloquence", organisée à la Maison de l'Amérique latine (Paris 7e) par les élèves avocats du barreau de Paris. Quinze minutes de discours improvisé - là était sa seule exigence - en réponse à celui de Me Bertrand Périer, ancien secrétaire de la conférence, sur le thème : "L'éloquence est-elle entrée dans la nuit ?"
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Les notes griffonnées à la volée ne disent rien ou si peu de l'art de cet avocat que tous ses confrères placent au Panthéon des orateurs. Me Bonnant porte le deuil de l'éloquence et se console en parlant d'elle. Il maudit les églises, où "plus personne ne tonne l'idée de Dieu depuis qu'en chaire on parle de sociologie, de droits des femmes ou de la couche d'ozone, toutes balivernes du plus haut intérêt", peste contre les assemblées où "nos hommes politiques ignorent totalement l'éloquence, parce qu'elle suppose la radicalité. On ne peut pas, dans un monde consensuel et infiniment moral, avoir la voix qui cherche à convaincre donc à vaincre". Il pleure la culture "cette condition naturelle de l'orateur", et sa "mécanique vivante, la lecture". Alors, le barreau ? "C'est probablement le dernier lieu où l'éloquence se cultive encore un peu. Parce qu'on y célèbre Eris, la déesse de la discorde. Parce que l'on ne s'y caresse pas mais que l'on s'y entre-tue."
Les formules fusent, la voix s'amuse. "Quand j'étais jeune, on disait de moi que je parlais comme un livre. Avant de m'en réjouir, je demandais qui était l'auteur", ou encore : "On a dit très tôt de moi que j'étais arrogant. Je me suis beaucoup humanisé, la médiocrité d'autrui m'a corrompu." Me Marc Bonnant jongle, s'éloigne, feint de se perdre, digresse - "la digression, c'est comme l'adultère, les départs sont aisés, les retours sont complexes" -, noie son auditoire sous les mots rares et les références savantes, l'enivre sans se griser lui-même, puis se pose d'un trait déclenchant une longue ovation de toute la salle debout, en hommage au vertige fugace qu'il lui a donné. En ouvrant la soirée, Me Mario Stasi l'avait rappelé à ses jeunes confrères : "Le poète laisse des vers, l'écrivain des livres, l'ingénieur des rails. D'une vie d'avocat, il ne reste rien."
Pendant quatre heures, quelques-uns des plus grands noms de la profession, parmi lesquels Henri Leclerc, Jacques Vergès, Jean-Yves Leborgne, Christian Charrière-Bournazel, Eric Dupond-Moretti ont, à leur tour, rivalisé d'éphémère pour perpétuer cette tradition de la joute oratoire qui s'attache au barreau. Puis ils ont laissé à un magistrat, l'avocat général Philippe Bilger, le soin de conclure cette nuit de l'éloquence par un éloge de la "seule véritable parole, celle qui appelle la maladresse, l'incorrection, l'hésitation. Cette parole que l'on entend, à l'audience, de ceux qui ne savent pas qu'ils sont éloquents".
Pascale Robert-Diard
Article paru dans l'édition du 20.02.10
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